Le drame survenu récemment à Crans-Montana, en Suisse, lors des célébrations du Nouvel An, impose d’abord le respect. Respect pour les victimes, pour leurs familles, et pour l’ensemble des secours et des personnes intervenues sur place, confrontés à une violence humaine et opérationnelle extrême.
L’enquête en cours devra déterminer les causes précises de cet événement. Le temps judiciaire et technique est indispensable et doit être pleinement respecté. Ce texte n’a ni vocation à juger, ni à désigner des responsables.
Au-delà de ce cadre, ce drame invite néanmoins à une réflexion plus large, plus profonde, sur notre rapport collectif au danger, à la prévention et à la responsabilité. Une réflexion issue de constats de terrain, d’événements passés et d’une inquiétude lucide face à certaines évolutions sociétales.
L’illusion du temps face à la dynamique du danger
Sur le terrain, dans des contextes comparables, j’ai vu à quel point quelques secondes d’hésitation peuvent faire la différence entre l’évacuation et le drame.
Très souvent, le danger est sous-estimé dans ses premières secondes. On observe, on regarde, on attend. Aujourd’hui, il n’est pas rare que les téléphones sortent pour filmer le début d’un événement : le départ d’un feu, un accident, une situation inhabituelle. Par curiosité, par insouciance, parfois attiré par l’image ou l’effet spectaculaire, on retarde le moment où il faudrait, au contraire, se protéger.
Ce mécanisme n’est pas nouveau. En 2004, lors du tsunami en Thaïlande, le retrait soudain de la mer avait attiré de nombreuses personnes vers le rivage. Ce signal pourtant majeur de danger n’avait pas été compris. La curiosité avait pris le pas sur la prudence, avec des conséquences dramatiques.
Aujourd’hui, l’effet du téléphone et des réseaux sociaux accentue cette illusion. Ils ne créent pas le danger, mais modifient les réflexes. Dans de nombreuses situations — incendies, accidents, catastrophes naturelles — certaines personnes ont l’instinct de filmer avant de se mettre en sécurité, d’alerter ou de fuir.
Il ne s’agit pas d’inconscience volontaire : c’est souvent une perception altérée du risque. Or, en situation de crise, le temps est l’ennemi invisible. Ce qui paraît encore contrôlable peut basculer en quelques secondes.
Réseaux sociaux : non pas des coupables, mais des amplificateurs
Les réseaux sociaux ne peuvent pas être désignés comme responsables. Ils agissent cependant comme des amplificateurs de comportements.
Ils valorisent l’instant, l’image, l’émotion immédiate. Ils rendent familier ce qui devrait rester exceptionnel. L’extrême devient visible, partagé, parfois banalisé.
Dans ce contexte, documenter un événement peut précéder le réflexe de protection. Non par volonté de nuire, mais parce que l’attention est captée ailleurs. Cette économie de l’attention ne crée pas la catastrophe, mais elle peut en aggraver les effets en retardant la décision qui sauve parfois la vie.
La foule, la sidération et la perte des repères
En situation de danger, le comportement collectif est déterminant. La foule ne cumule pas toujours les capacités individuelles : elle cumule parfois les hésitations.
La sidération, le mimétisme et l’attente d’un signal extérieur retardent souvent la décision individuelle. Sans repères clairs, la confusion s’installe rapidement.
Lieu recevant du public : une catastrophe n’est jamais monocausale
Dans les lieux recevant du public, un drame est presque toujours le produit d’une combinaison d’éléments techniques, organisationnels et humains.
- conception des lieux (issues, désenfumage, matériaux, signalétique) ;
- organisation (gestion des flux, capacité d’accueil, consignes, rôle du personnel) ;
- comportements humains (fatigue, alcool, panique, retard à l’évacuation).
Cadre, règles et protection : un lien indissociable
Le cadre n’est pas une contrainte arbitraire. Il est un outil de protection.
Les règles et les consignes existent parce que l’expérience a démontré leur nécessité. Lorsqu’elles sont affaiblies, ce n’est pas la liberté qui progresse, mais l’exposition au risque.
Transmettre une culture du risque : des actions concrètes
- reconnaître les signaux faibles ;
- s’éloigner sans attendre ;
- ne pas revenir en arrière ;
- donner toujours la priorité à la protection des personnes.
Une inquiétude lucide, sans accusation
La catastrophe ne naît jamais d’un instant isolé, mais de ce que nous avons collectivement accepté avant qu’elle ne survienne.
Ce texte n’est pas un jugement. Il vise à partager des constats et des enseignements issus du terrain, dans le respect du temps de l’enquête.
Une pensée sincère pour les victimes et leurs proches, ainsi que pour les secours et l’ensemble des personnes intervenues sur place.
Thierry Velu